La correction du DS

                           

           Je veux vous donner ici simplement quelques indications vous permettant  de mieux comprendre les annotations figurant sur votre copie et surtout d’orienter et préciser les lectures que vous avez à effectuer pendant les vacances de Toussaint, c’est-à-dire essentiellement Comte et Dominique Lecourt. Les plus courageux peuvent déjà regarder Henry et Heidegger que nous travaillerons en classe.

           Le corrigé détaillé, ainsi que les leçons de méthode très importantes que l’on doit tirer de ce DS, seront développés en classe à la rentrée.

 

           La compréhension du sujet supposait d’abord une bonne interprétation de la notion de désenchantement du monde. La lecture du texte de Weber était  bien entendu une aide précieuse pour donner un sens précis et rigoureux à l’expression, et en particulier pour éviter la confusion entre désenchantement et désillusion, déception. Pour les germanistes (et les autres !) on peut noter que la langue allemande sépare plus nettement les deux sens : Entzauberung signifie désenchantement, le verbe entzaubern, désenchanter, désensorceler, rompre le charme tandis que Enttäuschung se traduit encore par désenchantement mais au sens de la déception, du désappointement, le verbe enttäuschen signifie décevoir, désillusionner, désabuser, désappointer, tirer d’erreur. Or Weber utilise bien sûr le terme Entzauberung (der Welt) et donne à l’expression un sens très précis : « élimination de la magie en tant que technique de salut » .  Vous pouvez noter en passant que la  notion de salut situe l’expression d’abord dans un contexte religieux. Elle a été formée par Weber dans le cadre de la constitution de sa sociologie des religions. Le processus de désenchantement du monde est, pour Weber, « un vaste processus historique et religieux qui a débuté avec la prophétie du judaïsme ancien et qui, avec le concours de la pensée scientifique grecque, a rejeté tous les moyens magiques dans la recherche du salut comme autant de superstitions et de sacrilèges ». C’est le protestantisme ascétique qui a, selon Weber, mené à son terme ce processus. Weber reprend ce concept dans la conférence sur le métier-vocation de savant (page 70 en particulier, édition 10/18) en soulignant la durée du processus (« au cours des millénaires de la civilisation occidentale ») et le rôle de la science (« élément et moteur du processus »). Il élargit la portée du concept en le situant dans le cadre d’un « processus d’intellectualisation et de rationalisation »  dont il dit alors clairement que « nous [le] devons à la science et à la technique scientifique ». Le désenchantement du monde désigne alors un rapport au monde qui « refoule la magie et  la religion hors de la prise rationnelle du monde »(J.P.Grossein, Présentation de la Sociologie des religions de Weber, éd. Gallimard, p.110) et la remplace par d’autres techniques, « rationnelles », fondées sur la prévision scientifique, techniques du bonheur alors plutôt que du salut. Relisez à nouveau la page 70 : « L’intellectualisation et la rationalisation croissantes […] signifient […] que nous savons ou que nous croyons [réfléchissez sur ce croire] qu’à chaque instant nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous prouver qu’il n’existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie ; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision. Mais cela revient à désenchanter le monde… ». Il faut retenir ici les termes de prévision et de maîtrise technique pour qualifier l’activité scientifique. Il y a là une idée de la science, qu’on peut qualifier de positiviste, et que le traitement du sujet impose d’abord de reconnaître, ensuite de discuter. C’est ici que les lectures de Comte (pour le développement du point de vue positiviste sur la science) et de Dominique Lecourt (pour la critique de ce point de vue et la présentation d’une autre idée de la science) peuvent relayer, prolonger et approfondir  le travail accompli dans ce devoir. Je donnerai plus loin des références précises.

Je laisse maintenant Weber de côté (je reviendrai sur la réponse qu’il donne lui-même à la question du sujet, à partir de la page 71, en se demandant quelle est la vocation de la science dans l’ensemble de la vie humaine, à l’occasion d’un cours portant sur le texte de Weber) pour revenir au sujet du devoir et à son analyse.

           La référence à Weber était bien entendu d’un grand secours pour comprendre le sujet mais je veux souligner que l’application d’une méthode rigoureuse dans la lecture et l’analyse du sujet aurait pu permettre, seule, d’éviter les confusions que beaucoup ont commises. Le sujet dit désenchantement du monde : le complément « du monde » ne doit pas être oublié !!!

Et il impose de ne pas confondre désenchantement et déception !!!! Il ne s’agit pas des désillusions du sujet. Il s’agit du monde. Beaucoup de hors sujet auraient pu ainsi être évités. Quant au deuxième sens, désillusion, déception…, il pouvait (et même devait) être utilisé au cours du devoir car il peut être mis en relation avec le premier mais cette mise en relation suppose la distinction des deux sens sans quoi il y a simplement glissement de sens et confusion. De même, ne confondez pas désenchantement et perte du monde (chez Hannah Arendt), distinguez et articulez ces concepts.

 

           Il fallait donc, dans une première partie, expliquer comment la science pouvait être réduite  (le « n’est-elle que » du sujet) à cette signification du désenchantement du monde. Quelle conception de la science peut conduire à cette réduction ? Le texte de Weber nous le dit : la science y est conçue comme prévision et action ou production (maîtrise technique) dans le cadre d’une pensée instrumentale de la rationalité (voir comment Weber décrit l’évolution historique qui conduit à la science moderne). C’est ici que vous devez, pour répondre à cette question, vous tourner vers Auguste Comte, car c’est bien la conception positiviste de la science, forgée au XIXème siècle, et d’ailleurs accentuée après Comte bien au-delà de sa           propre conception,  qui est en cause ici. Vous pouvez regarder en particulier, dans le Discours sur l’esprit positif, les § 15, 18 (voir note 2 p.85) 22, 23, 24 (p. 105 à comparer avec Weber),34, 35, 36. Mais n’oubliez pas d’étudier l’ensemble des parties du Discours que j’ai déjà indiquées. Sur cette conception positiviste de la science, vous pouvez aussi utiliser la lecture de D. Lecourt, par exemple dans Contre la peur, p. 31 où il la présente tout en lui opposant une autre figure de la science. Sur cette science qui considère le monde comme un objet calculable et disponible, voir le texte de Heidegger que je vous ai indiqué et celui de Michel Henry.

           La seconde partie du devoir, centrale dans la constitution et le traitement de la problématique, est constituée par la discussion de cette figure réductrice de la science. Vous pouviez vous appuyer sur de nombreuses références, à commencer par les efforts que déploie Weber lui-même dans la recherche de la signification de la vocation de savant, et sans oublier le sens que les Grecs donnent à la science (voir à ce sujet la conférence de Husserl, La Crise de l’humanité européenne et la philosophie, in La Crise des sciences européennes). Mais c’est ici que la lecture de Dominique Lecourt  est vraiment pertinente et efficace. Etudiez les pages (dans Contre la peur, chapitre Le rêve du chancelier Bacon, chapitre Hiroshima : instant de vérité ? comme dans Humain, posthumain) dans lesquelles il « ferraille » contre la conception positiviste de la science (et aussi de la technique) en leur opposant une tout autre conception de la science et de la technique. Pour faire vite, mais on y reviendra, il souligne le caractère aventureux d’une science qui pense, librement, dans l’audace, la remise en question permanente et imprévue (pensez à la physique quantique, voyez ce qu’en disent Heisenberg et Bohr), le risque, l’imprévisible. Une vraie pensée et non pas un calcul ou la simple application d’une méthode parfaitement maîtrisée, voyez Feyerabend ou Lecourt, Contre la peur, chapitre L’aventure contre la méthode. Une science qui sollicite l’imagination, la liberté de l’esprit et même parfois la déraison (Diderot). Gaston Bachelard proposait en son temps l’expression de surrationalisme pour caractériser une raison scientifique irréductible au modèle positiviste   Et parallèlement, la technique n’est plus conçue comme une simple application de la prévision rationnelle mais aussi comme une recherche aventureuse, expression du désir humain et processus par lequel se transforme le devenir-homme de chacun (voir chapitre La technique et la vie dans Humain, posthumain).

           Ceci nous conduit, dans une troisième partie, à penser un monde réenchanté par la science. Mais en quel sens ? Bien entendu, il ne s’agit pas essentiellement du retour de la magie ou de la religion, quoiqu’il ne soit pas du tout hors sujet d’évoquer ici l’enchantement religieux et quasi magique du monde de la science-fiction, que ce soit sous sa forme d’épouvante (on peut penser à la création du mythe Frankenstein par Mary Shelley, mais ici les exemples ne manquent pas) ou sous la forme des technoprophéties que D. Lecourt évoque et fustige (voir le chapitre qui leur est consacré dans Humain, posthumain). Il s’agit surtout de montrer le caractère poétique de la science qui nous fait découvrir un monde étonnant et merveilleux plein de surprises et de possibles. La beauté n’est pas absente des mathématiques, voyez les fractales ; le sublime entoure la physique, pensez aux deux infinis et l’exposition que nous allons présenter au lycée (Quand la science rejoint l’art) vous montrera la beauté découverte par les biologistes. Le monde que découvre la science ouvre une infinité de possibles, il présente le réel comme un champ d’invention, et non pas comme une contrainte à laquelle il faudrait, de manière réaliste et pragmatique, s’adapter ou comme un objet à maîtriser (voir à ce point de vue les réflexions de Heisenberg). La technique elle-même prend alors un autre sens articulé aux potentialités du désir et du devenir humain. C’est ici que l’on peut penser à articuler le deuxième sens du désenchantement : car si le charme de la magie est rompu, le monde de la science devient charmant et c’est ici le sujet qui s’enchante et se passionne. Pour compléter cette dernière partie, je vous signale deux livres qui montrent que la science la plus récente réenchante le monde, après le moment galiléen qui avait en effet séparé le monde de la science et le monde de la vie (ce qui est l’objet de la réflexion de Husserl dans la Crise des sciences européennes et de Michel Henry) : La Nouvelle Alliance de Prigogine et Stengers (que vous étudierez aux vacances de Noël) et L’Invention des Formes de Alain Boutot (éd. Odile Jacob), que vous pouvez consulter pour la beauté des images mais aussi pour le texte dont je vous présenterai l’essentiel en cours.

 

           Je reprendrai tout cela en détail à la rentrée, en récupérant des heures de cours quand le besoin s’en fera sentir. Je pense que vous avez compris que le corrigé que je viens de faire a surtout pour objet de vous permettre de mieux vous orienter dans votre travail personnel. Je vous souhaite un bon travail pendant ces jours de vacances et espère vous retrouver pleins d’enthousiasme et de détermination.